Aujourd’hui, on réduit souvent la technique au numérique.
C’est une vision trop étroite.
3. La temporalité : la vie des techniques
Une technique ne se résume pas à son invention.
Elle s’inscrit dans un temps long.
Utilité différée
Certaines techniques ne deviennent utiles que longtemps après leur création.
Exemple :
La bombe atomique et les fusées V2 étaient peu efficaces économiquement et militairement pendant la Seconde Guerre mondiale.
Elles ne deviennent stratégiquement utiles que 15 ans plus tard, pendant la Guerre froide.
Coexistence
Le progrès ne remplace pas instantanément les techniques anciennes.
Exemple :
Pendant la Seconde Guerre mondiale, pourtant considérée comme une guerre technologique, l’armée allemande et l’Armée rouge ont utilisé plus de 6 millions de chevaux pour la logistique.
Idée centrale
Pour penser la durabilité, il faut considérer l’assemblage global des techniques, anciennes et nouvelles.
Il faut juger leur utilité réelle sur le long terme plutôt que de se focaliser sur la nouveauté.
À retenir pour le quiz
Presque toutes les inventions ont un impact social important, pas seulement les grandes machines.
Tout le monde utilise des techniques :
L’étudiante qui révise un théorème
Le jardinier
Le conducteur de train
La personne qui allume un feu
Vrai/Faux :
Nous ne vivons pas dans un monde de techniques uniquement nouvelles.
Nous vivons dans un mélange de temporalités, où l’utilité d’une invention peut être jugée bien après sa création.
Vidéo 2 : La vie des techniques – Addition vs Substitution
1. Le modèle de la vie des techniques
Baudry propose de décomposer la trajectoire d’une technique en plusieurs étapes.
Cela permet de sortir de la vision simpliste de la grande découverte.
Étapes
Invention : moment de la découverte ou de la création
Innovation : mise sur le marché et rencontre éventuelle avec un public
Usages : appropriation, détournement ou utilisation réelle
Maintenance
Réparation
Obsolescence
Recyclage
Oubli
2. Le mythe de la transition énergétique
L’idée courante est que les énergies se remplacent :
Bois → Charbon → Pétrole
En réalité, l’histoire montre surtout un phénomène d’addition.
Consommation absolue
On n’a jamais consommé autant de charbon qu’au XXIe siècle.
La transition est relative :
La part du charbon baisse dans le mix énergétique
Mais la quantité consommée ne baisse pas forcément
Empilement
Les nouvelles techniques ne suppriment pas les anciennes.
Elles viennent souvent s’y ajouter.
3. La symbiose technique
Les techniques ne font pas que s’additionner.
Elles dépendent aussi les unes des autres.
Bois et charbon
Au XIXe siècle, l’essor du charbon a nécessité énormément de bois pour étayer les galeries de mines.
Résultat :
On utilisait plus de bois à l’ère du charbon qu’à l’ère du bois.
Charbon et pétrole
Au XXe siècle, le pétrole dépend du charbon.
Produire une voiture ou une raffinerie demande beaucoup d’acier.
Or, l’acier est produit grâce au charbon.
Chiffre clé
En 1934, produire une voiture nécessite environ 7 tonnes de charbon.
C’est autant que l’essence qu’elle consommera sur toute sa durée de vie.
Idée centrale
Le changement technique n’est pas un processus de remplacement simple.
Les innovations réorganisent les anciennes techniques au lieu de les éliminer.
À retenir pour le quiz
Invention = création
Innovation = mise sur le marché
Les techniques ne se substituent pas, elles s’additionnent.
Le charbon reste massivement utilisé aujourd’hui.
Le modèle de vie d’une technique inclut aussi :
La recherche
La maintenance
Le recyclage
La substitution totale est une idée fausse.
Ordre des étapes
Invention
Innovation
Usages
Maintenance et réparation
Vidéo 3 : Maintenance et réparation – Les fondements invisibles
1. “The Maintainers” contre “The Innovators”
Baudry oppose deux visions du monde.
Le mythe de l’innovateur
Il valorise le génie solitaire.
Il glorifie la rupture et la révolution numérique.
Cette vision est portée par des auteurs comme Walter Isaacson.
La réalité des mainteneurs
Des historiens comme Russell et Vinsel rappellent que le monde fonctionne surtout grâce aux personnes qui entretiennent les infrastructures.
Ce sont :
Des bureaucrates
Des ingénieurs de maintenance
Des techniciens
Leur travail est peu visible, mais essentiel.
2. L’importance vitale de l’entretien
La maintenance n’est pas seulement une suite de petits gestes.
Elle constitue une base essentielle pour la sécurité et la durabilité.
Exemples de défaut de maintenance
Panne logicielle CrowdStrike (juillet 2024) :
Un bug de mise à jour a paralysé des banques et des aéroports.
Il a fallu des réparations manuelles massives.
Pont Morandi à Gênes (2018) :
Effondrement du pont
43 morts
Cause liée à un sous-investissement chronique après privatisation
Seulement 23 000 €/an pour la structure, contre plusieurs millions auparavant
3. La réalité du métier d’ingénieur
Contrairement aux idées reçues, la majorité des ingénieurs ne passent pas leur temps à inventer de nouveaux produits.
Quelques chiffres
En Suède, en 1980 :
72 % des ingénieurs travaillaient dans la maintenance
En informatique :
60 à 80 % du budget d’un logiciel est consacré à la maintenance
Au Canada :
La maintenance représente environ 6 % du PIB
L’invention et l’innovation représentent environ 1,5 %
Aux États-Unis :
Le Report Card des ingénieurs civils montre un déficit de maintenance important dans presque tous les secteurs
Conclusion de l’historien pour la durabilité
Les futurs ingénieurs doivent adopter deux réflexes :
Concevoir pour le futur
Composer avec l’existant
Concevoir pour le futur
Penser la maintenance et le cycle de vie dès la conception.
Composer avec l’existant
Réutiliser des techniques simples, anciennes ou low-tech quand elles sont robustes et résilientes.
À retenir pour le quiz
La maintenance et la réparation sont souvent négligées au profit de l’innovation.
Pourtant, elles sont essentielles à la durabilité.
Elles reçoivent souvent plus d’investissements réels que l’innovation pure.
L’innovation doit intégrer la maintenance et le cycle de vie dès la conception.
Le facteur financier est crucial :
Sous-investir peut provoquer des catastrophes.
La maintenance demande plus de main-d’œuvre que la R&D.
Synthèse finale : Histoire des techniques et durabilité
1. Une définition élargie de la technique
Il ne faut pas confondre :
Technique
Technologie
La technique ne se limite ni au numérique ni aux objets “sexy”.
Elle englobe tout ce qui permet d’obtenir un résultat pratique.
Exemples
Objets et infrastructures :
Du crayon à papier au réseau électrique
Techniques corporelles :
Jardinage
Musique
Techniques intellectuelles :
Méthodes de calcul
Mnémotechniques
Réalité économique
L’importance symbolique d’une invention est souvent surestimée.
Exemple :
Le chemin de fer n’a contribué qu’à hauteur de 1,8 à 3,1 % au PIB américain en 1890.
L’économie aurait survécu grâce aux canaux et aux routes.
2. Le cycle de vie complet et la temporalité
L’histoire des techniques ne se limite pas à l’invention.
Modèle complet
Recherche
Invention
Innovation
Usages
Maintenance / Réparation
Obsolescence / Recyclage
Utilité différée
Une technique peut être peu utile à sa création puis devenir essentielle plus tard.
Exemple :
Bombe atomique
Fusées V2
Importance stratégique réelle pendant la Guerre froide
Coexistence
Les différentes techniques coexistent.
Exemple :
En 1940, malgré les chars et les armes modernes, les armées utilisaient encore 6 millions de chevaux.
3. Le principe d’addition et de symbiose
Contrairement au mythe de la transition, les techniques énergétiques s’empilent.
Addition
On n’a jamais consommé autant de charbon qu’au XXIe siècle.
La transition est relative en part de mix énergétique, pas absolue en quantité.
Symbiose
Les techniques s’entraident.
Exemples :
L’ère du charbon consomme plus de bois que l’ère du bois
Produire une voiture nécessite 7 tonnes de charbon
Effet rebond
L’amélioration de l’efficacité d’une technique peut augmenter sa consommation totale au lieu de la réduire.
4. La centralité de la maintenance et de la réparation
La maintenance est le socle invisible de la sécurité et de la durabilité.
Réalité professionnelle
La majorité des ingénieurs travaillent dans la maintenance plutôt qu’en R&D.
Poids économique
Au Canada :
Maintenance = 6 % du PIB
Innovation = 1,5 % du PIB
Risques
Le manque de maintenance peut provoquer des catastrophes.
Exemple :
Pont Morandi à Gênes
43 morts
Sous-investissement chronique
5. Conclusion pour la durabilité
Être durable, pour un ingénieur ou un architecte, signifie :
Anticiper la maintenance
Penser au cycle de vie et à la réparabilité dès la conception.
Intégrer l’éco-conception.
Composer avec l’existant
Réutiliser des techniques anciennes, simples ou low-tech quand elles ont prouvé leur résilience.